On entend souvent parler du décrochage scolaire comme d’un « problème de gars ». Les chiffres le confirment : statistiquement, les garçons quittent l’école plus souvent que les filles. Résultat? L’attention médiatique et les politiques publiques se sont majoritairement tournées vers eux. Louable, certes, mais dans cet élan bien intentionné, on a invisibilisé les filles qui, elles aussi, décrochent. En silence.
Invisibles dans les chiffres, absentes des solutions
Au Québec, les stratégies de prévention contre le décrochage scolaire visent principalement les garçons. Les filles décrocheuses, elles, se heurtent à un angle mort des politiques publiques. Aucune donnée précise, aucune lecture genrée de leurs défis, aucune mesure ciblée.
Décrocher, ça coûte cher… surtout quand on est une fille
Abandonner l’école, ce n’est jamais banal. Mais pour les filles, les conséquences sont souvent plus lourdes, et plus durables. Beaucoup se retrouvent dépendantes économiquement, confinées à la sphère domestique ou cantonnées à des emplois précaires, souvent mal payés. Pendant ce temps, les décrocheurs, eux, accèdent plus facilement à des secteurs comme la construction ou la fabrication — mieux rémunérés, même sans diplôme. Selon le gouvernement du Québec, une décrocheuse gagne en moyenne 80 % du salaire horaire d’un décrocheur. Eh oui, même l’échec scolaire est genré.
Et ce n’est pas tout : on sait maintenant que le niveau de scolarité d’une mère influence directement celui de ses enfants. Une femme qui a décroché aura souvent plus de mal à soutenir ses enfants dans leur parcours scolaire, surtout si elle doit aussi assumer l’essentiel des responsabilités familiales. Cercle vicieux, vous dites?
Des raisons de décrocher… bien à elles
Oui, l’origine sociale joue un rôle clé dans le décrochage scolaire1. Mais chez les filles, d’autres facteurs bien particuliers entrent en jeu, souvent absentes des radars politiques et éducatifs :
- Adversité familiale : Les conflits à la maison ou les environnements instables ont un effet plus marqué sur les filles, qui endossent souvent des responsabilités supplémentaires dès le plus jeune âge.
- Manque de soutien dans les apprentissages : Ce n’est pas que les filles sont moins capables, mais l’absence d’un filet de soutien à la maison semble avoir un impact plus fort sur leur parcours.
- Stéréotypes de genre : Lorsqu’on grandit avec l’idée que notre rôle est de prendre soin des autres, de la maison, des enfants… il devient plus facile (et plus « logique ») de laisser tomber ses études. Et ça, c’est un gros drapeau rouge.
Un enjeu aux répercussions profondes
Au Québec, le décrochage scolaire touche encore près de 10,7 % des jeunes filles du secondaire2. Derrière ce chiffre se cachent des réalités complexes, notamment les conséquences des Violences À Caractère Sexuel (VACS). Plus de la moitié des victimes mineures (51 %) étaient âgées de 12 à 17 ans et les jeunes filles de 6 à 11 ans représentent aussi 20 % des enfants victimes d’agressions sexuelles jugées fondées par la DPJ.
Ces agressions entravent gravement la scolarité, la santé mentale et le futur des survivantes.
Des violences aux conséquences multiples sur la scolarité
Les VACS ont des effets dévastateurs sur le parcours scolaire des victimes et limitent les perspectives d’avenir :
- Détresse psychologique accrue : anxiété, dépression, trouble de stress post-traumatique, qui affectent la concentration et la motivation.
- Baisse du rendement scolaire : les victimes ont trois fois plus de risques de décrocher que les autres élèves.3
- Absentéisme répété : certaines cessent de fréquenter l’école pour éviter leurs agresseur·euse·s, surtout lorsque la violence survient dans un contexte scolaire.
- Isolement social : la honte, la peur de ne pas être crue ou d’être jugé⸱e entravent l’accès aux ressources de soutien.
Données spécifiques au Québec
Une étude menée dans 5 cégeps québécois a révélé que 28 % des étudiant·e·s ont rapporté avoir vécu une agression sexuelle à l’extérieur du milieu collégial. Ce chiffre grimpe à 42,7 % lorsque la violence survient en milieu collégial.3
Le décrochage scolaire : un risque accru de précarité
Les violences sexuelles et basées sur le genre constituent une réalité préoccupante pour les jeunes femmes canadiennes et québécoises.
Selon les données rapportées, en 2020, par Statistique Canada dans un rapport de l’Institut National de Santé Publique du Québec (INSPQ), il y a 5 fois plus d’infractions sexuelles commises dont la victime est une fille plutôt qu’un garçon de moins de 18 ans. Près de 9 victimes d’agression sexuelle sur 10 sont des filles ou des femmes. Les jeunes de 15 à 24 ans forment le groupe d’âge le plus touché.2
Ces expériences traumatisantes ont des impacts directs sur la trajectoire scolaire des jeunes filles et des femmes. Les victimes de violences sexuelles sont plus susceptibles de présenter un désengagement scolaire menant, éventuellement, au décrochage ce qui accentue le risque de marginalisation et de précarité future. De plus, le manque de ressources pour accompagner ces jeunes dans la gestion de leur traumatisme est l’un des facteurs qui accentue le risque de marginalisation et de précarité future.
Les conséquences du décrochage scolaire sur la vie des jeunes filles et des femmes sont profondes :
- Une plus grande exposition à la pauvreté : 45 % des jeunes filles ayant décroché vivent sous le seuil de pauvreté au Québec4
- Un risque accru de violence économique et conjugale : l’absence d’autonomie financière rend plus difficile de quitter un environnement violent.
- Un accès limité aux emplois bien rémunérés : les femmes sans diplôme sont surreprésentées dans les emplois précaires. Selon la mesure de faible revenu, 12,6% des femmes au Canada ont un revenu peu élevé.5
Face à ces réalités, il est crucial d’agir pour offrir aux jeunes filles les outils nécessaires à leur réussite.
Impact sur la réussite socioéconomique des jeunes femmes
Le décrochage scolaire a des conséquences significatives sur la réussite socioéconomique des jeunes filles et des femmes. « Selon le Portrait statistique, les femmes non diplômées travaillant à temps plein ne gagnent que 69,8 % du salaire médian d’un homme dans la même situation. Lorsqu’elles possèdent un diplôme, leur salaire atteint 80 % de celui des hommes diplômés »6.
Les femmes décrocheuses sont également plus exposées aux emplois précaires et mal rémunérés, souvent concentrés dans les secteurs des services et des ventes. Nous pouvons donc estimer que cette précarité peut accentuer leur dépendance économique, limitant leurs choix de vie et leur autonomie financière.
Des solutions pour mieux accompagner les jeunes filles
- Renforcer la prévention et l’éducation : des programmes comme « Sans oui, c’est non! » sensibilisent les jeunes aux violences sexuelles et encouragent une culture du consentement.
- Offrir un meilleur soutien psychologique : les initiatives comme le programme ESPACE ou les services de soutien dans les centres jeunesse aident les victimes à reconstruire leur confiance et à poursuivre leur scolarité.
- Former le personnel scolaire : former les enseignant·e·s et intervenant·e·s à repérer les signes de détresse et orienter les jeunes vers les bonnes ressources.
- Adapter les parcours scolaires : favoriser le retour à l’école avec des cursus flexibles, comme le font certains centres d’éducation aux adultes ou les programmes de persévérance scolaire.
Un engagement collectif nécessaire
Lutter contre le décrochage scolaire lié aux VACS, c’est garantir à toutes les jeunes filles un avenir égalitaire et sécuritaire. Investir dans la prévention et l’accompagnement, c’est faire du Québec un endroit où chaque jeune femme a une chance réelle de se construire un avenir digne de ses ambitions.
Pour exemple, depuis plusieurs années, de jeunes militantes québécoises font entendre leur voix pour réclamer un environnement scolaire sécuritaire et exempt de violences à caractère sexuel. Ce combat, elles le mènent à travers La voix des jeunes compte, un collectif fondé en 2018 dans la foulée du mouvement #MeToo. Leur objectif principal : la mise en place d’une loi-cadre provinciale pour la prévention des violences sexuelles dans les écoles primaires et secondaires du Québec.
Un engagement attendu par le gouvernemental pour mieux comprendre l’impact des violences sexuelles sur le décrochage scolaire
En 2020, à la suite d’un été marqué par les nombreuses dénonciations de violences à caractère sexuel, la responsable solidaire en matière d’Éducation, Christine Labrie, a obtenu l’engagement du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, de commander une étude sur l’impact des violences sexuelles sur le décrochage scolaire. Le ministre Roberge, en place à l’époque, avait reconnu que les violences sexuelles pouvaient entrainer le décrochage scolaire, mais avait admis que son ministère ne disposait pas de données précises pour intervenir efficacement. Christine Labrie avait indiqué que l’école devait jouer un rôle plus important en matière de prévention et d’intervention face aux violences sexuelles : « Non seulement nos écoles doivent offrir un milieu exempt de violences sexuelles, mais elles ont aussi un rôle de prévention à jouer en abordant en profondeur la notion de consentement et les relations saines, et en permettant aux jeunes victimes d’être prises en charge rapidement. »
Selon les données rapportées dans l’article de l’INSPQ, 16 % des Québécois·e·s ont vécu une agression sexuelle avec contact avant 18 ans, ce qui souligne que les jeunes sont dans le réseau d’éducation au moment où cela se produit dans leur vie.2 L’école doit être présente pour les soutenir, mais malheureusement, les enseignant·e·s manquent d’outils pour aborder le sujet en classe parce qu’ils savent que leur école n’a pas les ressources pour intervenir adéquatement en cas de dévoilement.
La reconnaissance du problème souligne la nécessité d’investir dans des ressources éducatives et psychosociales pour mieux accompagner les jeunes filles touchées par la violence et prévenir ainsi le décrochage scolaire.
Conclusion
Le lien entre les violences sexuelles et le décrochage scolaire est un enjeu crucial qui a des conséquences durables sur la vie des jeunes filles et des femmes au Québec et au Canada. Mieux comprendre cet enjeu est un premier pas, mais des actions concrètes sont nécessaires pour renforcer la prévention, l’accompagnement des victimes et la formation des enseignant·e·s afin d’assurer un parcours scolaire sécuritaire et inclusif pour toutes.
Il est impératif de continuer à sensibiliser et à agir pour garantir que chaque jeune fille ait les mêmes chances de réussite, indépendamment des épreuves qu’elle traverse.
Références
- Fédération autonome de l’enseignement. (Mars 2012). Les conséquences du décrochage scolaire des filles, Guide de présentation. https://www.lafae.qc.ca/public/file/decrochage-scolaire-filles_guide_201203.pdf
- Gouvernement du Québec, ministère de l’Éducation. (2022). Taux de sorties dans diplôme ni qualification au secondaire. https://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/PSG/statistiques_info_decisionnelle/Methodologie-2022.pdf
- Université du Québec à Montréal – UQAM. (2020) Rapport de recherche de l’enquête PIECES : Violences sexuelles en milieu collégial au Québec. https://chairevssmes.uqam.ca/wp-content/uploads/sites/124/PIECES_Rapport-complet_Bergeronal-octobre-2020-2.pdf
- Institut de la statistique du Québec. (2022). Personnes en situation de faible revenu. https://statistique.quebec.ca/vitrine/egalite/dimensions-egalite/revenu/personnes-situation-faible-revenu?onglet=ensemble-de-la-population
- Statistique Canada. (2024). Pourcentage de personnes à faible revenu selon le sexe. https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1110013502
- Conseil du statut de la femme. (2016). Portrait statistique Égalité femmes hommes : les femmes sans diplôme ont des salaires beaucoup plus bas que les hommes dans la même situation. https://csf.gouv.qc.ca/article/2016/05/05/portrait-statistique-egalite-femmes-hommes-les-femmes-sans-diplome-ont-des-salaires-beaucoup-plus-bas-que-les-hommes-dans-la-meme-situation/#:~:text=Selon%20le%20Portrait%20statistique%2C%20les,de%20celui%20des%20hommes%20dipl%C3%B4m%C3%A9s.