Les violences à caractère sexuel (VACS) et les violences conjugales au Canada représentent un enjeu socioéconomique majeur avec des impacts significatifs sur la réinsertion professionnelle des survivant·e·s. Pourtant, cette réalité demeure encore sous-étudiée.
Survivre aux violences, sauver sa carrière : un double défi pour les survivant·e·s au Canada
L’étude Domestic Violence in the Canadian Workplace: Are Coworkers Aware? publiée en 2016 par le Occupational Safety and Health Research Institute, montre que près de 40 % des personnes survivantes de violences ont déclaré vivre des répercussions négatives sur leur travail et 8,5 % avoir perdu leur emploi à cause de cette situation.4
Les VACS et les violences conjugales ne brisent pas seulement des vies individuelles : elles pèsent lourdement sur l’ensemble de la société. Au Canada, leurs répercussions engendrent un coût économique majeur, alimenté par les arrêts de travail, la perte de productivité et les salaires perdus des survivant·e·s.5 En 2009 déjà, l’incidence économique de la violence conjugale, à elle seule, représentée une perte estimée, par les employeur·se·s, de 77,9 millions de dollars.10
Les recherches sur les répercussions professionnelles des violences sont rares et souvent datées, alors même que les professionnel·le·s de première ligne en observent quotidiennement les conséquences. Les enjeux liés à la réinsertion professionnelle et au retour à l’emploi après une situation de violence restent largement méconnus. Afin de mieux les comprendre, les services Prévention et Jeunesse du Y des femmes de Montréal ont rencontré Jennifer Scovronick, conseillère psychosociale pour les programmes Women’s Work Integration Programme et Orientation et service en emploi (OSE) du Y des femmes de Montréal.
La difficulté du retour à l’emploi après les violences
Les obstacles socioéconomiques
Jennifer accompagne depuis 10 ans le retour à l’emploi de 25 à 30 femmes chaque année. Sa réponse est sans détour dès le début de l’entrevue : « la raison principale pour laquelle les femmes prennent part à nos programmes de réinsertion, c’est le manque de confiance et d’estime de soi. » Que ce soit à cause de la honte, d’une dévalorisation excessive imposée par l’agresseur·euse, ou d’une baisse de réputation dans la sphère publique, le sentiment de ne plus être compétente pour exercer leur métier est très présent.
La difficulté n’est pas que psychologique. Traverser les violences nécessite une prise en charge globale et multisectorielle, incluant un accompagnement médical, juridique et social. Le retour à l’emploi n’échappe pas à cette règle. « Je crois que [les femmes] ont besoin d’un espace sécuritaire et de solidarité. Avoir un réseau est très aidant dans le monde professionnel, il est nécessaire pour ces femmes » explique Jennifer. Dans ces programmes, créer un cadre rassurant passe par des groupes de parole, des ateliers sur les droits au travail et des sessions pour mieux comprendre le milieu professionnel, toujours dans une optique de reprise de pouvoir et d’autonomie.
Mais les défis ne s’arrêtent pas là : « d’un point de vue plus pratique, il y a une certaine urgence à retrouver un travail afin de sortir de leur situation économique précaire » ajoute-t-elle. « C’est une autre conséquence principale des violences qui, est particulièrement difficile pour les mères qui n’ont plus de partenaire. »
L’accès à l’emploi reste ainsi jalonné d’obstacles. Dès les premières étapes du recrutement, les candidat·e·s sont amené·e·s à revenir sur leur passé et leur expérience, au risque de raviver des émotions fortes ou de subir les jugements du·de la recruteur·se. À cela s’ajoutent des discussions logistiques délicates, comme la nécessité d’aménager des horaires décalés pour garantir leur sécurité si l’ancien·ne partenaire violent·e se trouve dans le même secteur.
Une fois embauchées, ces personnes entament souvent un long processus de réadaptation, devant gérer les séquelles de violences passées —liées à d’anciens milieux de travail ou à des traumatismes psychologiques persistants — ce qui peut compliquer l’intégration, l’assimilation des consignes ou la réception de remarques ou critiques. Dans 40 % des cas, l’auteur·trice du harcèlement exerçait une influence directe sur la carrière de la victime.2
Les obstacles systémiques
En 2016, Interval House a mené une étude7 auprès de 11 représentant·e·s de 10 organisations soutenant des personnes victimes de violences conjugales, ainsi que de 8 survivantes, afin de mieux comprendre les défis liés à la recherche d’emploi après avoir vécu de telles violences. Les résultats, présentés dans le rapport Barriers to Employability and Employment for Women Survivors of Intimate Partner Violence, mettent en lumière non seulement les obstacles socioéconomiques, mais aussi les barrières systémiques majeures entravant la réinsertion professionnelle des survivant·e·s.
Le terme « obstacle systémique désigne des systèmes, des politiques, des pratiques ou des procédures à cause desquels certaines personnes (le plus souvent des groupes sous-représentés) ne bénéficient pas d’un accès égal ou sont exclues de la participation. »9 Ces barrières systémiques sont interconnectées et échappent au contrôle des individu·e·s. Dans le cas des survivant·e·s de violences conjugales, Interval House a identifié :
- La discrimination et la stigmatisation sexistes ;
- La difficulté d’accès à des postes à responsabilité ou à hauts revenus, limitant leur autonomie financière ;
- L’insécurité économique, entraînant une dépendance à l’aide sociale ;
- Le manque de services de garde d’enfants, particulièrement pour les mères seules;
- Une santé mentale et physique fragilisés, accentuant la vulnérabilité ;
- L’insuffisance de moyens de transport : frein majeur à la mobilité professionnelle ;
- La gestion de procédures juridiques complexes en parallèle de la recherche d’emploi ;
- Le manque d’accès à des services spécialisés en employabilité ;
- Un contexte politique et économique incertain.
Tous ces obstacles doivent être analysés à travers une perspective intersectionnelle. En effet, leurs impacts varient selon les caractéristiques individuelles et les contextes de vie. Par exemple, les enjeux liés à l’immigration,6 peuvent intensifier les conséquences de la violence subie.8 Il en va de même pour les personnes issues de groupes historiquement marginalisés, comme les femmes autochtones. Au Canada, plus de 4 femmes autochtones sur 10 ont été victimes d’agression sexuelle, depuis l’âge de 15 ans, une statistique qui illustre la violence disproportionnée qu’elles subissent et les défis supplémentaires auxquels elles font face dans leur chemin vers une réinsertion professionnelle.3
Quelques bonnes pratiques pour une réinsertion socioprofessionnelle réussie
Comme mentionné précédemment, il existe peu d’études, de recensements de bonnes pratiques ou de communautés spécifiquement dédiées à la réinsertion professionnelle après une situation de VACS et violences conjugales au Canada. C’est pourquoi nous avons élargi notre regard à l’international.
En Europe, le projet ACTIV Agir et collaborer pour lutter contre les violences intimes, lancé en 2021, vise à recenser et partager des pratiques inspirantes pour mieux accompagner les femmes victimes de violences conjugales dans leur (ré)insertion socioprofessionnelle. Porté par 5 associations basées en Belgique, en Espagne, en France et en Roumanie, ce projet a donné lieu à un rapport structuré autour de 5 grands axes thématiques, dont les bonnes pratiques peuvent être facilement adaptées à d’autres contextes.
- Sensibiliser aux violences conjugales
Il est essentiel de soutenir les professionnel·le·s qui accompagnent les survivant·e·s afin de déconstruire les stéréotypes et tabous qui persistent. Cela passe par une formation renforcée, mais aussi par un appui concret aux initiatives existantes, comme les maisons d’aide et d’hébergement, les cliniques d’information juridique ou encore les lignes d’écoute, en pérennisant leur financement et en assurant leur centralisation. Cela permettrait de proposer un accompagnement efficace et sans culpabilité, qui reconnaît que les violences conjugales s’inscrivent dans un système plus vaste et profondément enraciné dans notre société, et ne sont pas de l’unique responsabilité des survivant·e.
- Couvrir les besoins essentiels (logement, sécurité des enfants, droits, mobilité)
L’accompagnement des survivant·e·s doit être multidisciplinaire et holistique. Cela commence par le renforcement des compétences relationnelles des professionnel·le·s : écoute active, empathie, bienveillance et souplesse, afin de correctement cerner les besoins essentiels des femmes, tout en respectant leur anonymat et en garantissant leur protection. À ces qualités humaines s’ajoutent des compétences pratiques indispensables : bien connaître et échanger avec l’écosystème local, mettre en place des relais de confiance (personnes de contact, mentors) et savoir valoriser les ressources et compétences déjà existantes des survivant·e·s. Offrir une information claire, adaptée et des services centralisés permet à chaque femme de bénéficier d’un soutien global qui lui donne les moyens de reprendre confiance et de retrouver son indépendance.
À Montréal, les tables locales de concertation et des organismes comme la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF) du Québec illustrent parfaitement cette approche complémentaire. Elles assurent la mise en réseau des services et professionnel·le·s pertinent·e·s afin d’orienter chaque survivante vers la structure la plus adaptée à ses besoins, à sa situation familiale, professionnelle et à son état de santé.
- Bénéficier d’un suivi psychologique
Le suivi psychologique joue un rôle clé dans le processus de reconstruction. Il aide d’abord à reconnaître et accepter la situation vécue, puis à développer des capacités de résilience. Ce travail permet aux femmes de se recentrer, de surmonter l’autodiscrimination, de retrouver une stabilité émotionnelle et de mieux gérer le stress post-traumatique, autant d’étapes cruciales pour envisager un retour à l’emploi dans des conditions saines. En parallèle, il est important pour les professionnel·le·s accompagnant·e·s de respecter le rythme, la temporalité et les habitudes propres à chaque survivant·e. Cela peut se traduire par ne pas imposer un rythme trop soutenu de prise de rendez-vous de suivi ou encore intégrer à sa pratique une approche culturellement sensible.
- Briser l’isolement social, professionnel et familial
Il s’agit cette fois-ci de proposer un programme de (ré)insertion accessible et personnalisé qui réponde aux besoins concrets des survivant·e·s, tels que le programme Femmes vers l’Emploi du Y des femmes de Montréal ou l’année de coaching d’Exponenti’elles. Cela peut inclure la rédaction de CV, la préparation aux entretiens ou encore des horaires flexibles prenant en compte les contraintes des enfants, ainsi que les rendez-vous médicaux et administratifs. Encourager la culture d’entreprise et le bénévolat permettent également de reprendre confiance en douceur, de retrouver une dynamique de groupe, et de gérer à nouveau des responsabilités.
- Agir sur l’environnement de travail
L’évolution du monde professionnel en un espace plus inclusif et capable d’accompagner la reconstruction des survivant·e·s, se fait progressivement à travers des initiatives adaptées aux réalités locales, comme le fait Au bas de l’échelle, un groupe d’éducation populaire féministe et de défense des droits qui mène des actions politiques pour l’amélioration des droits des travailleur·se·s non syndiqué·e·s. Il est important d’aborder la question des violences conjugales avec les employeur·se·s et de former les gestionnaires à ce sujet. Plusieurs bonnes pratiques ont été identifiées, comme offrir un soutien renforcé aux salarié·e·s reprenant le travail après une longue absence, adapter les contrats de travail aux besoins spécifiques, ou encore créer des partenariats entre entreprises et organismes communautaires et de santé afin d’apporter un soutien direct aux équipes et aux survivant·e·s concernées.
Au Québec, la Loi sur les normes du travail (Art. 39.1 à 97) prévoit des mesures spécifiques pour soutenir, dans leur vie professionnelle, les victimes de violences conjugales ou à caractère sexuel. Ces dernières ont le droit à une absence sans salaire pouvant aller jusqu’à 26 semaines sur une période de 12 mois. S’il y a préjudice corporel grave empêchant l’exercice professionnel habituel, l’absence peut atteindre 104 semaines tout en conservant la garantie de poste au sein de l’entreprise. Ces dispositions visent à offrir aux survivant·e·s le temps nécessaire pour se reconstruire, tout en sécurisant leur situation économique.1
Conclusion
Survivre aux violences à caractère sexuel et conjugales au Canada ne se limite pas à reconstruire une vie personnelle brisée : c’est aussi relever un défi de taille pour la réinsertion professionnelle. Les obstacles sont nombreux, tant sur le plan individuel que systémique, et nécessitent une approche multidisciplinaire, holistique et intersectionnelle. Si les données manquent encore pour mieux cerner cette réalité, les témoignages et les initiatives, tant au Canada qu’à l’international, soulignent l’importance d’un accompagnement alliant soutien psychologique, sécurité, formation et adaptation du milieu professionnel. Seule une mobilisation collective — incluant décisionnaires entreprises, organismes communautaires, et instances législatives et médicales — pourra véritablement offrir aux survivant·e·s les conditions pour non seulement survivre, mais aussi s’épanouir professionnellement et retrouver leur autonomie.
Références bibliographiques
1. Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Congé pour les victimes de violence conjugale ou à caractère sexuel. Récupéré de https://www.cnesst.gouv.qc.ca/fr/conditions-travail/conges/situations-particulieres/victimes-violence-conjugale-caractere-sexuel
2. CPA Canada (2019). Le mouvement #MoiAussi transforme le milieu du travail. Récupéré de https://www.cpacanada.ca/fr/nouvelles/magazine-pivot/2019-11-12-apres-moiaussi
3. Femmes et Égalité des genres Canada. (2025). Faits, statistiques et incidence de FEGC : Violence fondée sur le sexe. Gouvernement du Canada. Recupéré de https://www.canada.ca/fr/femmes-egalite-genres/violence-fondee-sexe/faits-statistiques.html
4. Fondation canadienne des femmes. La violence fondée sur le genre : les faits. Récupéré de https://canadianwomen.org/fr/les-faits/violence/?utm_source=chatgpt.com
5. Institut national de santé publique du Québec. Conséquences de l’agression sexuelle sur la société. Récupéré de https://www.inspq.qc.ca/violence-sexuelle/comprendre/consequences/societe
6. Institut national de santé publique du Québec, et Brodeur, N. (2016). Contexte de vulnérabilité : femmes immigrantes. Récupéré de https://www.inspq.qc.ca/violence-conjugale/comprendre/contextes-de-vulnerabilite/femmes-immigrantes
7. Interval House. (2016). Barriers to Employability and Employment for Women Survivors of Intimate Partner Violence. Récupéré de https://intervalhouse.ca/wp-content/uploads/2018/05/Barriers-Report.pdf
8. R. Champagne, S. et Deschênes, F. (2024). Des immigrantes enfermées à double tour dans la violence conjugale. Le Devoir. Récupéré de https://www.ledevoir.com/societe/806158/devoir-enquete-immigrantes-enfermees-double-tour-violence-conjugale
8. Université du Québec à Montréal. Autres termes de référence, Équité, diversité, inclusion. Récupéré de https://edi.uqam.ca/lexique/autres-termes-reference/
10. Zhang, S., et al. (2012). Une estimation de l’incidence économique de la violence conjugale au Canada en 2009. Ottawa : Ministère de la Justice Canada. Récupéré de https://www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/jp-cj/vf-fv/rr12_7/p0.html