La précarité menstruelle désigne la difficulté ou l’impossibilité, de manière occasionnelle ou récurrente, d’accéder à des produits d’hygiène adéquats — protections menstruelles, médicaments antidouleur, sous-vêtements appropriés — ainsi qu’à des installations sanitaires sécuritaires et à une information fiable et adaptée pour gérer ses menstruations avec dignité. Elle constitue un enjeu de santé publique étroitement lié aux inégalités socioéconomiques et de genre, et touche de manière disproportionnée les personnes déjà marginalisées.
Un sondage d’opinion publique réalisé en 2023 par Environics Research pour Femmes et Égalité des genres Canada (FEGC) a révélé que la précarité menstruelle demeure une réalité significative au Canada : une personne menstruée sur six (17 % ) déclare avoir personnellement connu la précarité menstruelle. Ce chiffre grimpe à une personne sur quatre (25 %) si le revenu annuel du ménage est inférieur à 40 000 $.
Une personne menstruée sur cinq (20 %) affirme qu’il serait possible qu’elle n’ait pas les moyens d’acheter des produits menstruels au cours des 12 prochains mois, et 7 % estiment cette situation très probable. Parmi les personnes concernées, six personnes sur dix reconnaissent l’inflation comme facteur ayant accru leur vulnérabilité financière face à l’achat de produits menstruels.
Au cours de sa vie, une personne menstruée peut dépenser jusqu’à 6 000 dollars en produits menstruels. Ce montant n’inclut pas les remèdes contre la douleur, l’achat de nouveaux sous-vêtements, ou tout autre produit supplémentaire.
Cet article vise à outiller les professionnel·le·s des milieux postsecondaires et communautaires afin de mieux comprendre les liens entre violences à caractère sexuel (VACS), violences basées sur le genre (VBG), conditions de vie et santé menstruelle. Les ressources associées permettent de renforcer les pratiques de prévention, de repérage et d’intervention, tout en favorisant une approche globale, féministe et intersectionnelle.
Violences basées sur le genre et précarité menstruelle
La violence économique, en restreignant l’accès aux ressources financières et matérielles essentielles, peut engendrer une dépendance accrue à l’égard du ou de la partenaire. Lorsque l’accès à l’argent ou aux biens essentiels est contrôlé, retiré ou inexistant, la gestion des menstruations devient conditionnelle à l’approbation d’autrui. À la suite de consultations menées en 2023, un rapport de FEGC souligne qu’à cette violence économique s’articulent d’autres formes de violences interconnectées, notamment le contrôle du corps, la honte et la culpabilisation (violences psychologiques), le tabou menstruel (violences sociales et institutionnelles), et la peur de demander de l’aide. Ensemble, ces mécanismes limitent la possibilité de gérer ses menstruations dignement. Ils contribuent à renforcer le silence, l’invisibilisation des besoins menstruels et l’isolement. La peur de ne pas être cru, d’être jugé·e ou sanctionné·e aggrave les impacts sociaux, économiques et sanitaires de la précarité menstruelle.
Selon Plan International, chez les enfants et les adolescent·e·s, l’entrée dans la puberté s’accompagne d’une vulnérabilité accrue, particulièrement dans des contextes socioéconomiques et culturels déjà précaires. Les normes de genre rigides, entendues comme des attentes sociales prescriptives définissant les comportements et rôles associés au genre, contribuent à la construction et à la reproduction du tabou menstruel. En associant la menstruation à la honte ou à l’indécence, ces normes renforcent la stigmatisation et découragent les discussions ouvertes sur la santé menstruelle.
Combinées à un manque de communication bienveillante dans le milieu scolaire, familial et de soins de santé, ces violences systémiques limitent l’accès à des connaissances fiables sur la santé menstruelle.
Impacts socioéconomiques et exclusions
La précarité menstruelle entraîne des absences scolaires, de l’isolement social et parfois un décrochage. Avec son projet Le Fil Rouge, le Réseau québécois d’action pour la santé des femmes (RQASF) souligne dans son Enquête menstruelle 2023 que sept personnes sur dix ont déclaré avoir été absentes du travail, de l’école ou d’une activité planifiée en raison de douleurs menstruelles, et une personne sur dix a été empêchée de participer socialement à cause du manque de produits d’hygiène à disposition.
Selon Environics Research, en 2023, trois personnes au Canada sur quatre (77 %) affirment que les menstruations peuvent empêcher une personne d’accomplir ses tâches quotidiennes comme aller à l’école, au travail ou prendre soin de ses proches. Lorsque les ressources financières sont limitées, les produits menstruels deviennent une dépense difficile à assumer et non prioritaire, ce qui peut mener à l’utilisation de solutions inadéquates.
Le Fonds d’équité menstruelle canadien a pour but l’atteinte de l’équité menstruelle, c’est-à-dire que chaque personne dispose de ce dont elle a besoin pour gérer ses menstruations avec dignité. Depuis 2023, il a permis la distribution de plus de 74,5 millions de produits menstruels à plus de 3,5 millions de personnes par l’entremise d’organismes communautaires, démontrant l’impact concret de ces investissements ciblés.
Sur l’île de Montréal, l’organisme Dignité mensuelle, fondé par des étudiantes de l’Université McGill, travaille à l’amélioration de l’accès aux produits menstruels en distribuant gratuitement des produits à des organismes communautaires et des centres de femmes.
Une réalité amplifiée par les inégalités intersectionnelles
La précarité menstruelle ne touche pas toutes les personnes de la même manière.
Elle est accentuée par des facteurs intersectionnels, notamment l’appartenance à des communautés marginalisées, autochtones, racisées, migrantes ou en situation de précarité économique.
Au Canada, les produits menstruels représentent une dépense régulière incompressible. Une personne menstruée sur cinq indique qu’elle pourrait ne pas avoir les moyens de s’en procurer au cours de la prochaine année. Cette proportion est encore plus élevée chez les personnes vivant sous le seuil de faible revenu ou en situation d’exclusion sociale.
Les femmes autochtones, les personnes immigrantes ou réfugiées, ainsi que les personnes en situation d’itinérance ou exposées aux violences, font face à des obstacles supplémentaires liés au racisme systémique, à l’insécurité résidentielle et à l’accès limité aux services. Malgré ces constats, la précarité menstruelle demeure un enjeu encore largement sous-documenté, particulièrement en ce qui concerne les réalités propres aux communautés marginalisées, ce qui peut être un frein pour le développement de politiques et d’interventions pleinement adaptées.
Conclusion
Aborder la précarité menstruelle dans une perspective de prévention des VACS-VBG constitue un levier essentiel. Intégrer la question des menstruations dans les actions de sensibilisation permet de briser les tabous, de favoriser des espaces sécuritaires et de renforcer l’empouvoirement des jeunes.
Références bibliographiques
Femmes et Égalité des genres Canada (2023). Égalité des genres. Consultations pour le Fond d’équité menstruelle
- Femmes et Égalité des genres Canada (2025). Égalité des genres. Équité menstruelle.
- Plan International (2024). Santé sexuelle et reproductive: Causes et Conséquences de la précarité menstruelle.
Réseau québécois d’action pour la santé des femmes (2025). Précarité menstruelle. Le fil rouge : Comprendre la précarité menstruelle.