Le travail invisible, une charge stéréotypée ou typiquement féminine
On entend par économie des soins « l’ensemble des tâches et des responsabilités actives qui viennent répondre aux besoins vitaux des autres. » 4 Cela englobe non seulement les soins de santé médicaux, mais aussi les soins non médicaux dispensés dans le cadre domestique ou institutionnel (ménage, épicerie, cuisine, soins des enfants ou des aîné·e·s, etc.). Les propos suivants se concentrent spécifiquement sur ce deuxième aspect de l’économie des soins.
L’économie des soins rejoint la notion de « travail invisible ». Largement assumées par les femmes, ces activités sont dites invisibles lorsqu’elles ne sont ni reconnues, ni déclarées, ni rémunérées, venant s’opposer à la notion de travail salarié.
Le combat pour l’égalité des genres est encore long, notamment au sein des cellules familiales. Lorsque l’on étudie la répartition des tâches ménagères dans un foyer, les femmes consacrent en moyenne 3 h par jour à des tâches ménagères et organisationnelles (planification des activités familiales, repas, etc.).7 Bien que productives, ces activités sont réalisées en dehors du marché économique et ne génèrent donc pas de valeur monétaire directe. Néanmoins, ces activités ont bel et bien une réelle plus-value économique et sociale.
Les mouvements féministes, mais aussi la pandémie de COVID-19, ont plus que jamais mis en lumière les conséquences socioéconomiques pour les femmes des inégalités de genre : emplois précaires dits « de premières lignes », charge des soins de la famille, prise en charge des enfants, etc. En 2022, une étude financée par Femmes Égalité des genres Canada a mis en lumière :
- Le véritable niveau de production économique du pays en prenant en compte la valeur du travail invisible ;
- Les inégalités sociales genrées, notamment les écarts salariaux et la répartition inégale des activités de soins.
Ainsi, entre 2015 et 2019, la valeur économique du travail ménager non rémunéré au Canada équivalait à 25,2 % du Produit Intérieur Brut canadien de 2019.
L’économie des soins : un système genré vecteur de violences
« Les activités de soin à autrui, rémunérées ou non, sont inhérentes à la condition humaine, car tous les êtres humains dépendent de l’attention des autres pour survivre et se développer »5. Les membres de la famille proche sont souvent les premiers acteur·trice·s du soin. Pourtant, selon l’Organisation Internationale du Travail (OIT), à l’échelle mondiale, les femmes et les filles réalisent près des 75 % des activités non rémunérées de soin et représentent les 2/3 du personnel soignant.
Assigner ces tâches aux filles et aux femmes entraîne des conséquences sérieuses et limite leurs perspectives socioéconomiques. En effet, en consacrant 3 h par jour aux tâches domestiques du foyer, cela peut5 :
- Limiter l’accès à l’éducation ;
- Réduire le temps consacré aux études ;
- Freiner la réussite académique ;
- Nuire aux perspectives professionnelles ;
- Limiter l’accès à des emplois qualifiés et bien rémunérés ;
- Empêcher l’autonomie et l’indépendance sociale et économique.
Il existe bien des activités des soins reconnues et rémunérées dans le système économique formel, mais ces secteurs demeurent sous-valorisés, faiblement rémunérés et sont souvent occupés par des femmes. La répartition genrée de l’emploi au Québec en 20238;3 témoigne de cette réalité :
- Secteur de la santé : 82,1 %
- Secteur de l’enseignement, du droit et des services sociaux, communautaires et gouvernementaux : 73,5 %
- Secteur de l’entretien et du nettoyage : 57,9 %3
La persistance de la ségrégation des genres dans les métiers, mais aussi de la surreprésentation des femmes dans le secteur d’activité invisibilisé, exposent ces dernières à de multiples formes de violence, telles que les suivantes (liste non exhaustive) :
- Violence physique : risques liés au contact avec des clientèles vulnérables, violentes (jeunes enfants, ainé·e·s, personnes en situation de maladie mentale ou physique);
- Violence sociale : dévalorisation sociale de ces métiers car ils ne requièrent pas un niveau de qualification élevé et n’engendrent pas de haut revenu ;
- Violence économique : La précarité de ces emplois ainsi que la faible rémunération accentuent le risque de dépendance économique vis-à-vis des partenaires ou des familles. La dépendance financière peut être un obstacle au départ en cas de violences conjugales et intrafamiliales.
Une vulnérabilité accentuée par l’intersectionnalité des violences : le cas des femmes autochtones au Canada
Au Québec, en 2021, 15 % de la population est immigrante9, dont plus de la moitié (51,3 %) sont des femmes10. Les femmes immigrantes représentent alors 14,9 % de la population féminine du Québec10. Il est donc important d’adopter une approche intersectionnelle lorsqu’on analyse l’économie des soins. Les femmes racisées, issues de minorités visibles ou immigrantes, sont plus à risque d’être exposées à des situations de violence, du fait de leur prédominance dans l’économie des soins.
Au Canada, les femmes autochtones et immigrantes vivent une réalité distincte sur le marché du travail, comparativement aux femmes allochtones nées au Canada1. Plusieurs facteurs expliquent ces inégalités2 :
- La colonisation et le racisme systémique : l’héritage colonial du Canada continue d’avoir un impact profond sur la réussite socioéconomique des peuples autochtones et en particulier des femmes :
- L’accès historiquement limité à l’éducation a entraîné des niveaux de scolarité et de littératie plus faibles ;
- Les traumatismes inter et intragénérationnels impactent la santé globale (mentale, physique, social), influençant leur réussite socioéconomique.
- Des statuts d’immigration contraignants : certains statuts ou certaines conditions d’immigrations limitent l’accès à des emplois qualifiés :
- Dans le cas d’immigration économique, il peut être difficile d’accéder à des postes correspondant au niveau de compétence, malgré l’expérience et les qualifications ;
- En cas d’immigration par regroupement familial, des visas comme celui de « conjointe à charge » restreignent les possibilités d’emploi ;
- Le manque de reconnaissance des diplômes et expériences à l’étranger constitue également un obstacle majeur.
- Les différences culturelles :
- La barrière linguistique peut freiner l’accès au marché du travail ;
- Les rôles genrés au sein de la famille, notamment une répartition inégalitaire des responsabilités domestiques, peuvent être un frein à l’émancipation socioéconomique des femmes et des filles.
On observe ainsi un phénomène de ségrégation professionnelle horizontale, c’est-à-dire la concentration genrée dans certaines professions. Cette répartition n’est pas neutre : elle est influencée et renforcée par les caractéristiques identitaires intersectionnelles des personnes, telles que leur genre, leur origine ethnique, leur statut migratoire ou encore leur appartenance autochtone.
L’éducation : une voie vers le changement
Plusieurs pistes de réflexions et d’actions permettent de briser ces dynamiques en intervenant, et ce, dès l’enseignement primaire ou, à défaut, dès l’arrivée sur le territoire canadien :
- Former: la réforme des programmes d’enseignement via les Contenus en orientation scolaire et professionnelle (COSP), ainsi que le programme Culture et citoyenneté québécois (CCQ), permet de déconstruire les barrières de genre dans l’accès à l’éducation et à l’emploi dès le primaire ;
- Sensibiliser : plusieurs organismes proposent des modules de sensibilisation adaptés à différents niveaux scolaires afin d’encourager les étudiant·e·s à explorer les différentes possibilités de formation et de carrière. C’est notamment l’objectif du projet Un Métier À Mon Image, proposé par le Y des femmes de Montréal ;
- Soutenir : des organismes communautaires soutiennent les nouveaux·elles arrivant·e·s et accompagnent dans les démarches d’équivalence de diplôme. L’organisme La Maison d’Haïti propose des sessions d’information et de conseil afin de faciliter l’obtention des équivalences de diplôme ;
- Réseauter : des associations de quartiers et des organismes communautaires proposent des activités gratuites ou à faible coût permettant de se construire un réseau et ainsi créer des liens sociaux et professionnels. Par exemple, le centre communautaire du Y des femmes de Montréal propose plusieurs sessions d’activités. La programmation est disponible sur notre site Internet.
Valoriser l’économie des soins comme opportunité d’émancipation
L’augmentation du niveau et de l’espérance de vie multiplie continuellement la demande et les secteurs d’activité dans le domaine des soins. Afin d’initier la valorisation de l’économie des soins à l’échelle mondiale, l’OIT a développé plusieurs outils afin de constituer une communauté d’échanges et de bonnes pratiques, visibiliser, valoriser et marchandiser formellement l’économie de soins :
- Des vidéos de sensibilisation sur les conséquences socioéconomiques pour les femmes du travail invisible dans les domaines des soins ;
- Un portail mondial d’initiatives et de bonnes pratiques visant à faire de l’économie des soins un incubateur du développement socioéconomique féminin ;
- Un outil de simulation d’investissement dans les politiques de soins, afin de mettre en avant les rendements socioéconomiques de cette économie.
Il existe déjà de nombreuses politiques et initiatives concrètes permettant de visibiliser et de valoriser économiquement les activités des femmes dans les domaines des soins. À long terme, ces mesures visent à diminuer les inégalités d’opportunité et de réussite socioéconomiques entre les hommes et les femmes. En voici quelques exemples :
- Partage de la responsabilité parentale et familiale :
- Depuis 2006, le Québec a instauré un congé paternité (de 3 à 5 semaines) et un congé parental (de 25 à 32 semaines à partager entre les parents) ;
- Depuis 2003, la coopérative Enfance Famille coordonne les offres et les demandes de services de garde pour l’ensemble des parents de la région montréalaise. Cette initiative permet de diminuer la charge familiale souvent portée par les mères ;
- Des organismes communautaires proposent également des services afin de soulager les personnes proches aidantes (PA), une population majoritairement féminine (54 %)6. L’objectif est de leur permettre de profiter de temps pour iels en venant participer à des activités et des sorties entre PA.
- Entrepreneuriat féminin :
- Des coopératives fondées par et pour des femmes dans le secteur des soins. Par exemple, la Coop Autonomie Chez-soi soutient les PA, qui consacrent près de 12 heures par semaine à la prestation de soin6. Ces coopératives jouent un rôle clé pour assurer le bien-être social, mental et économique des femmes.
- La Commission de développement économique des Premières Nations du Québec et du Labrador a mis en place un programme de soutien à l’entrepreneuriat féminin autochtone. Ce programme favorise l’indépendance socioéconomique des femmes en leur permettant de combiner entrepreneuriat et valorisation de la culture et des rôles traditionnels. Des exemples de réussites (épicerie, produits de soin, institut de beauté, habillement), ainsi qu’un réseau de femmes entrepreneures autochtones est accessible via leur site.
- Actions politiques :
- Journée nationale du travail invisible : Depuis 2001, l’Association Féministe d’Éducation et d’Action Sociale (AFEAS), organise chaque premier mardi d’avril une journée nationale pour sensibiliser à l’importance du travail non rémunéré, en grande majorité effectué par les femmes. En 2024, en collaboration avec d’autres provinces canadiennes, l’AFEAS a lancé une Coalition nationale pour l’équité du travail invisible. L’objectif de l’organisme est de sensibiliser le public et les décideur·euse·s politiques sur l’importance du travail non rémunéré, majoritairement effectué par des femmes.
- Grève sociale féministe : En 2023, la Table de concertation des groupes de femmes du Québec a organisé une grève pour dénoncer l’inaction des institutions et la persistance des inégalités, notamment celles liées au travail invisible.
- Enquête, recherches et analyses : Le financement de travaux de recherche sur le travail invisible permet d’alimenter les débats dans l’espace public et politique. Des ouvrages collectifs tels que Le Travail invisible contribuent à mieux faire connaître et reconnaître cette réalité.
Conclusion
Les activités et produits liés à l’économie des soins doivent être reconnus, mesurés et pleinement intégrés à l’économie formelle. En institutionnalisant ce secteur, on favorise plus largement l’accès des femmes à l’emploi et à une stabilité socioéconomique durable.
Cela implique une redistribution équitable des responsabilités de soin, à la fois par des actions politiques structurantes et par une transformation sociale en profondeur. Une répartition plus juste des tâches au sein de la famille, une responsabilisation partagée, peu importe le genre, ainsi qu’une meilleure reconnaissance des rôles parentaux par les employeur·e·s (congés parentaux équitables, mesures de soutien à la parentalité), sont autant de leviers nécessaires. Investir dans les soins – physiques, psychologiques, communautaires – ce n’est pas seulement répondre à des besoins : c’est construire une société plus juste.
Pour avancer vers une véritable égalité des genres, il est urgent de reconnaître les liens étroits entre économie du soin, droit à un emploi décent, justice sociale et développement durable — et de valoriser, à leur juste mesure, les contributions essentielles des femmes dans ces domaines.
Références bibliographiques
- Drolet, M et Mardare Amini. M. (2023). Études sur le genre et les identités croisées : Perspectives intersectionnelles sur l’écart salarial entre les genres au Canada. Femmes Égalité des genres Canada. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/45-20-0002/452000022023002-fra.htm
- Fortin, N. et M. Huberman. 2002. « Occupational Gender Segregation and Women’s Wages in Canada: An Historical Perspective », Canadian Public Policy-Analyse de Politiques, vol. 28, no s1, p. 11 à 39.
- Gouvernement du Québec (2023). Explorer des métiers et des professions : Préposés/Préposées à l’entretien ménager et au nettoyage. https://www.quebec.ca/emploi/informer-metier-profession/explorer-metiers-professions/65310-preposes-preposees-a-lentretien-menager-et-au-nettoyage
- Noël-Hureaux, E. (2015). Le care : un concept professionnel aux limites humaines ? Recherche en soins infirmiers, 122(3), 7-17. https://doi.org/10.3917/rsi.122.0007.
- Organisation Internationale du Travail (2019). Prendre soin d’autrui : Un travail et des emplois pour l’avenir du travail décent. https://www.ilo.org/sites/default/files/wcmsp5/groups/public/%40dgreports/%40dcomm/%40publ/documents/publication/wcms_712833.pdf
- Statistique Canada (2018). Différences dans les caractéristiques des aidants et les modes de prestation de soins des Canadiens, 2018. https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/220114/dq220114c-fra.htm?utm_source=chatgpt.com
- Statistique Canada (2022). Estimation de la valeur économique du travail ménager non rémunéré au Canada, 2015 à 2019. Le Quotidien — Estimation de la valeur économique du travail ménager non rémunéré au Canada, 2015 à 2019
- Statistique Québec (2023). Emplois dans certaines catégories professionnelles https://statistique.quebec.ca/vitrine/egalite/dimensions-egalite/travail/emplois-certaines-categories-professionnelles?onglet=ensemble-de-la-population
- Statistique Québec (2021). Statut d’immigration. https://statistique.quebec.ca/vitrine/vieillissement/themes/population/statut-immigration
- Statistique Québec (2021). Statut d’immigration. https://statistique.quebec.ca/vitrine/egalite/dimensions-egalite/demographie/personnes-immigrantes