En 2024, 68 % de la population mondiale disposait d’une connexion internet1. D’après une étude du Fonds des Nations Unies pour la population en 2021, 38 % des femmes dans le monde affirment avoir été victimes de cyberviolence, un chiffre en constante évolution.
Selon le gouvernement du Québec, la cyberviolence – ou cyberintimidation – désigne l’ensemble des comportements violents ou menaçants commis au moyen des technologies de l’information et des communications (TIC).
Ces violences en ligne peuvent être genrées et cibler prioritairement les femmes, les filles, les personnes LGBTQIA2S+ ainsi que les personnes en situation de handicap2. Les propos suivants se concentrent sur les violences basées sur le genre facilitées par la technologie (VBGT), définies par ONU Femmes comme « tout acte commis ou amplifié à l’aide d’outils ou de technologies numériques causant un préjudice physique, sexuel, psychologique, social, politique ou économique »2.
La cyberviolence : de quoi parle-t-on vraiment?
Les formes de cyberviolence
Il existe plusieurs formes de cyberviolence, pouvant survenir dans la sphère personnelle, scolaire ou professionnelle. En voici quelques exemples :

Comprendre les contextes à risque
Toute personne possédant une identité numérique peut-être exposée à de la cyberviolence. Cette identité regroupe les traces laissées volontairement ou non lors d’activités en ligne. Des facteurs comme l’âge, le genre, les caractéristiques sociales ou la fréquence d’usage des technologies influencent les risques de cyberviolence. Selon une étude de la Fondation canadienne des femmes3, les cyberviolences peuvent générer :
- Du stress;
- de l’anxiété;
- de la peur;
- une baisse de l’estime de soi;
- des troubles du sommeil;
- l’isolement social.
À l’école, les violences se glissent en ligne : la cyberviolence en milieu académique
D’après une étude de McAfee réalisée en 2022, 57 % des jeunes Québécois·e·s de 10 à 18 ans ont déjà subi une forme de cyberviolence. En contexte scolaire, cela peut se traduire par de l’exclusion, la moquerie ou encore la diffusion de contenus intimes.
Afin de sensibiliser les jeunes, plusieurs initiatives sont nées :
- Séries télévisées : Treize Raisons (13 Reasons Why), ou plus récemment Adolescence, utilisées comme outils pédagogiques dans certains pays, mettent en avant les conséquences de la cyberviolence et ouvrent des discussions entre les jeunes4 ;
- ateliers immersifs : L’atelier de réalité virtuelle Coup de poing main proposé par le Y des femmes de Montréal permet d’identifier les comportements aidants et nuisibles face à une situation de cyberviolence;
- ressources communautaires : La coalition Édusex propose des manuels, affiches, jeux, outils et autres activités destinés aux intervenant·e·s des milieux scolaires. Disponibles pour les niveaux du primaire et du secondaire, plusieurs ressources adressent les enjeux des cyberviolences.
Quand le harcèlement s’invite au travail
En 2020, selon Statistique Canada5, 47 % des femmes ont déjà été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle au travail, contre 31 % des hommes.
Au travail, la cyberviolence peut prendre de multiples formes, subtiles et insidieuses mais destructrices : surabondance de courriel, appels intempestifs, messages menaçants, surveillance numérique, pressions hors horaires, etc. La cyberviolence peut émaner de collègues, de gestionnaires, mais aussi de partenaires externes, comme des clients.
Au Québec, les employeur·se·s ont une responsabilité légale de protéger leurs salarié·e·s. La formation Contrer le harcèlement au travail, proposée par le Y des femmes de Montréal sensibilise aux différentes formes de violences en milieu professionnel, informe sur les obligations légales des employeur·se·s et les recours disponibles. Afin de promouvoir des espaces de travail inclusifs et sécuritaires, il est essentiel de mettre en place des pratiques favorisant l’Équité, la Diversité et l’Inclusion (EDI). Tu viens d’où ? Forme les professionnel·le·s aux conséquences des microagressions et des biais inconscients sur le bien-être au travail.
Relations personnelles et intimes, contrôle numérique : une nouvelle frontière de la violence conjugale
Selon Hébergement Femmes Canada, en 2022, plus de 95 % des refuges pour victimes de violence domestique au Canada ont accueilli des femmes survivantes de VBGT.
Rhiannonn Wong, chargée du projet Sécurité technologique Canada, souligne que “Les agresseurs cherchent souvent d’autres moyens de poursuivre les abus ou les menaces et le harcèlement, le détournement cognitif (gaslighting), le contrôle coercitif de leur partenaire ou ex-partenaire« .
Dans une démarche de sensibilisation et de prévention, Sécurité technologique Canada propose différentes ressources afin d’alerter sur le risque du détournement des technologies dans le cadre de violence conjugale :
Des fiches informations sur les différentes formes de détournement malveillant des TIC (liste non exhaustive) :
- Surveillance des communications (appels, messages, courriels, calendrier) et de l’historique de navigation;
- suivi de la localisation via GPS, applications ou dispositifs de traçage;
- contrôle des objets connectés (enceintes, lumières, chauffage, système d’ouverture et de fermeture du domicile, caméra);
- harcèlement financier via les applications bancaires et transferts électroniques.
Des outils variés permettant de toucher un large public :
- Des vidéos éducatives;
- des boîtes à outils de prévention, de soutien et d’accompagnement pour les survivant·e·s, leurs proches et les intervenant·e·s psychosociaux·les.
La cyberviolence économique et financière : une forme insidieuse aux conséquences à long terme
En 2023, la National Australia Bank (NAB) a bloqué plus de 200 000 transactions bancaires abusives, grâce à un système de filtrage par mot clé.
Le harcèlement par transaction financière est une tactique utilisée par les abuseur·euse·s pour garder le contrôle sur les survivant·e·s de violences conjugales.
Malgré des mesures d’éloignement, des virements minimes et répétés de 0,01 $ accompagnés de messages menaçants, constituent des abus psychologiques pour les survivant·e·s : ils amplifient la peur, l’angoisse et le sentiment de contrôle abusif de leur agresseur·euse. Ces virements sont parfois impossibles à refuser, notamment lorsque les pensions alimentaires versées par leur ex-conjoint·e sont en jeu. Bloquer la réception des virements pourrait donc mettre en péril leur stabilité financière.
Ces virements abusifs peuvent mener au drame. Le 23 octobre 2023, Angie Sweeny, survivante de violences conjugales, a été tuée par son ex-conjoint. Après avoir été harcelée de transferts, Angie l’avait bloquée de ses différentes applications. Quelques heures avant son féminicide, son ex-conjoint lui avait envoyé plusieurs virements d’un montant de 0,01$, accompagnés de messages d’insultes et de menaces.
À la suite d’un pic de virements abusifs durant la pandémie de Covid-19, plusieurs banques telle la NAB ont développé des systèmes de filtration des transactions et la possibilité de bloquer la réception de virement en provenance de certains comptes. Depuis 2025, grâce à la mobilisation d’organismes, tels qu’Hébergement Femme Canada, des outils comme opt-out sur Interac permettent de désactiver le champ de message pour des expéditeurs spécifiques.
La riposte numérique : les outils numériques contre les violences faites aux femmes
S’informer, s’équiper, agir : des ressources pour reprendre le pouvoir
Bien que pouvant être détournées, les TIC offrent des leviers qui permettent de s’engager et d’agir dans la lutte contre les violences comme les initiatives :
- Projet Sécurité Technologique : vidéos, guides et outils destinés aux survivant·e·s, proches et intervenant·e·s en situation de VBGT. Des ressources spécifiques pour les communautés autochtones sont disponibles.
- Association pour le progrès des communications (APC) : réseau d’organisations et d’activistes, le site regroupe des outils de formation, sensibilisation et prévention. Ces ressources sont axées sur les enjeux d’internet féministe – faire d’internet un espace sécuritaire et librement accessible, qu’importe le genre, l’orientation sexuelle ou les origines d’une personne -, d’inclusion numérique et de gouvernance de l’internet.
- Reprends ton espace numérique : projet porté par L’R des centres de femmes du Québec, offre des cours en ligne gratuits pour les survivant·e·s de cyberviolence, les organismes communautaires et le grand public. Les cours se concentrent sur savoir reconnaître et remédier à la cyberviolence.
- Cyberviolence, agir et prévenir : fruit d’une collaboration entre Relais-femmes et l’Université du Québec à Montréal, cette formation gratuite en ligne est destinée aux intervenant·e·s des groupes de jeunes de 14 à 25 ans. Organisée en 4 temps, elle guide sur comment intervenir, agir et prévenir, tout en proposant une banque de ressources et d’outils clés en main.
Outils technologiques et fonctionnels
Face au détournement des TIC à des fins de violences, plusieurs organismes et initiatives sont engagés dans la création d’outils permettant la protection de vos appareils, réseaux, et données en ligne :
- Tech sans violence : développé à Ottawa par un réseau d’organismes engagés pour les survivantes de violence, le projet se concentre sur la cybersécurité des femmes. Le site regroupe des guides, listes d’outils et de fonctionnalités à mettre en place pour une utilisation sécuritaire des TIC.
- YWCA Safety Siren : cette application, disponible en français et en anglais, propose une alarme d’urgence à activer par pression sur le cellulaire, l’envoi de message d’urgence à des proches ou aux autorités, des informations sur la santé et la sécurité au Canada et une section Q&A destinée aux jeunes femmes, centrée sur les enjeux des violences intimes et relationnelles.
Militer à l’ère numérique : campagnes et mouvements qui font bouger
Enfin, il est également possible de s’engager pour un espace numérique plus sécuritaire et inclusif, en rejoignant des mouvements et campagnes en ligne et près de chez soi :
- Take Back The Tech! : campagne mondiale regroupant 24 pays, pour encourager les femmes et les personnes LGBTQIA2S+ à utiliser les TIC comme outils d’activisme et de soutien contre la violence en ligne. La plateforme regroupe des fiches d’information, ainsi que des nouvelles sur les engagements, campagnes et actions contre les cyberviolences de genre près de chez soi.
- #StopLesCyberviolences : menée au Québec par Juripop, la Ruelle Films et l’Université Concordia, cette campagne propose des outils de sensibilisation à l’aide de capsules vidéo, matériel pédagogique pour aborder les cyberviolences au primaire et secondaire, ainsi que des ressources juridiques et psychologiques pour les survivant·e·s et leurs proches.
Conclusion
Les technologies numériques, devenues omniprésentes, sont autant des vecteurs de violences que des tremplins d’émancipation.
Si les institutions accusent un retard dans la reconnaissance des dangers pour les femmes, les personnes queers, en situation de handicap ou issues de communautés marginalisées, le travail des organismes à but non lucratif des activistes et des milieux universitaires permet l’émergence d’initiatives concrètes pour rendre les espaces numériques plus sûrs pour tous·tes.
Références
United Nations, Department od Economic and Social Affairs (2024). Global Internet Use Continues To Rise But Disparities Remain. Global Internet use continues to rise but disparities remain | Division for Inclusive Social Development (DISD)
- ONU Femmes (2024). Violence Basée sur le Genre Facilitée par la Technologie : Élaboration d’un programme partagé de recherche. 27p. technology-facilitated-gender-based-violence-shared-research-agenda-fr.pdf
- Fondation Canadienne des Femmes (2025). Lutter contre la violence numérique fondée sur le genre. 111p. Lutter contre la violence numérique fondée sur le genre
- Moignard B. (2020). « Chapitre 1. Les cyberviolences : un « nouveau » problème public ? », Jeunesse, genre et violence 2.0 : Des filles et des garçons face aux cyberviolences à l’école, p. 31 à 51. Chapitre I. Les cyberviolences : un « nouveau » problème public ? | Cairn.info
Statistique Canada (2024). Cadre des résultats relatifs aux genres : nouveau tableau de données sur le harcèlement en milieu de travail Le Quotidien — Cadre des résultats relatifs aux genres : nouveau tableau de données sur le harcèlement en milieu de travail