Pour les étudiant·e·s autochtones, il peut être difficile de s’intégrer et de maintenir une scolarité au cégep. Selon Statistique Canada, en 2021, moins de la moitié (49,2%) des autochtones entre 25 et 64 ans ont complété et validé un certificat d’étude postsecondaire, un grade d’étude ou un diplôme universitaire. Ce taux est bien inférieur à celui des allochtones, qui atteint 68%.
Cette différence s’explique en partie par l’existence de barrières systémiques à la réussite scolaire des communautés autochtones. Inhérentes aux systèmes d’éducation hérités de la colonisation, elles visaient à maintenir les privilèges des populations blanches. Une partie de ces difficultés découle également des traumatismes intergénérationnels engendrés par la période coloniale. Ces traumatismes peuvent se manifester par des problèmes de santé mentale, des troubles de l’addiction et la gestion des conséquences d’un héritage de violences. De nombreux·euses intervenant·e·s sociaux·les exerçant dans des Collèges ont remarqué que, pour fournir une aide efficace aux étudiant·e·s, il est essentiel de comprendre leurs parcours et leurs défis.
Les Services Jeunesse du Y des femmes de Montréal ont eu l’occasion de rencontrer Jessica Quijano, intervenante sociale au Centre des Premières Nations du Collège Dawson. Lors d’un entretien, elle a partagé son expérience, ses positions, ainsi que les défis personnels et systémiques que peuvent rencontrer les étudiant·e·s autochtones qu’elle accompagne et soutient.
D’où viennent les étudiant·e·s autochtones
Pour beaucoup d’étudiant·e·s autochtones, aller au cégep signifie quitter leurs petites villes ainsi que leurs communautés très soudées. À 17 ans, ils/elles se retrouvent pour la première fois seul·e·s dans de grandes villes. Pour J. Quijano, qui est en contact quotidien avec près de 120 étudiant·e·s au Centre des Premières Nations du Collège Dawson, « ils/elles peuvent ressentir un réel mal du pays ».
En raison de la violence héritée du colonialisme, une très grande partie des jeunes autochtones sont des proches aidant·e·s pour certains membres de leurs familles. Elle remarque que « de nombreux·ses étudiant·e·s connaissent des situations difficiles à la maison. Il peut y avoir des problèmes de santé mentale, des problèmes d’addiction ou des traumatismes intergénérationnels. Nous avons de nombreuses familles monoparentales ici. Les difficultés auxquelles ils/elles font face sont donc multiples et intersectionnelles ».
Le système éducatif
Une fois arrivé·e·s sur le campus, les étudiant·e·s sont confronté·e·s à une autre forme de défi : le système éducatif. Il est marqué par une longue histoire d’assimilation forcée, d’effacement culturel et de violence envers les peuples autochtones. Pour ces communautés, ce n’est pas un espace sécuritaire.
Bien que certains établissements, tels que le Collège Dawson et le Collège Ahunstic aient pris l’engagement de décoloniser et de diversifier leurs systèmes, celui-ci reste fondamentalement eurocentré dans ses approches d’enseignement et d’apprentissage, ce qui peut être aliénant. « Ils/Elles doivent s’orienter dans une institution occidentale, ce qui peut être compliqué. Nous devons les équiper. » déclare J. Quijano.
Au Collège Dawson, ce soutien provient du Centre des Premières Nations où les services sociaux et académiques sont centralisés pour les étudiant·e·s et un personnel entièrement autochtone.
Une approche différente de la gestion de la violence
Pour les Premières Nations et les Inuits, il existe un traumatisme intergénérationnel provenant de siècles de violences perpétrées par les gouvernements coloniaux et les institutions religieuses. Pour J. Quijano « Les gens ne deviennent pas comme ça et n’agressent pas sexuellement les autres s’ils/elles n’ont pas eux/elles-mêmes été victimes de violences. Je pense que cet élément fait souvent défaut dans les cas de violences sexuelles ».
Dans son travail auprès des étudiant·e·s, particulièrement quand cela a trait aux violences sexuelles, elle veille à prendre en compte l’expérience de l’agresseur·euse. « C’est très noir et blanc, de simplement mettre les personnes en prison. Ici au Collège, je m’occupe des cas d’agressions sexuelles des étudiant·e·s autochtones. C’est une approche très différente de celle que prendraient, disons les services psychosociaux. L’idée que la situation soit soumise au système judiciaire colonial ne serait pas ma première réaction ».
En effet, le taux d’incarcération au Canada est 8.9 fois plus élevé pour les populations autochtones que pour les populations allochtones. J. Quijano ajoute « Nous savons que, lorsque nous faisons entrer et sortir des personnes du système carcéral, nous augmentons le risque de féminicide. Notre système est vraiment défaillant ». Elle préfère la justice restaurative, une approche aux origines autochtones, qui vise à accroitre l’agentivité des victimes tout en permettant aux agresseur·euse·s de prendre leurs responsabilités et de se repentir. « Il s’agit de permettre à la victime de s’exprimer sur la manière dont elle souhaite être perçue et il s’agit également pour l’agresseur·euse de reconnaitre le préjudice et d’en assumer la responsabilité. Parfois, lorsque nous évitons l’incarcération, les personnes peuvent trouver d’autres moyens de faire face au problème et d’en guérir ».
Ce qu’il faut retenir
Jessica Quijano résume ainsi « Je pense qu’il est très important de connaitre l’Histoire. D’être informé·e sur ce qu’elle est et sur ceux/celles qui la composent. D’apprendre à connaitre les Histoires des différentes communautés. De ne pas faire de suppositions, puisque chaque étudiant·e est différent·e. D’être critique du système dans lequel on évolue. Ce n’est pas nécessairement le meilleur endroit pour les étudiant·e·s autochtones. Dans ces établissements, il y a moins de défis à relever si vous avez toujours vécu en ville, si vous êtes blanc·he et si vous allez au Cégep. Le système éducatif est différent pour eux·elles. Il faut en tenir compte. C’est ce que cela signifie d’avoir conscience des réalités des étudiant·e·s autochtones ».
Références
- Chichekian, Tanya. Bragoli-B, Lea. (2020). Challenges encoutered by Indigenous youth in postsecondary education . McGill Journal of Education, 55(2) (en ligne).
Disponible sur : < https://mje.mcgill.ca/article/view/9695 >.
- Dion, Jacinthe and al. (2022). Sexual Violence at University: Are Indigenous Students More At Risk? Journal of interpersonal violence 37, 17-18 (en ligne).
Disponible sur : < https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/08862605211021990 >.
- Rivers, Jevhon (13 juin 2023). How do we adress sexual violence without contributing to the harms of mass incarceration?. The Emancipator (en ligne).
Disponible sur : < https://theemancipator.org/2023/06/13/topics/legal-system/how-do-we-address-sexual-violence-without-contributing-harms-mass-incarceration/ >.
- Statistics Canada (juillet 2023). Over-representation of Indigenous persons in adult provincial custody, 2019/2020 and 2020/2021.
Disponible sur : < https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2023001/article/00004-eng.htm >.
- Statistics Canada (octobre 2023). Postsecondary educational attainment and labour market outcomes among Indigenous people in Canada, findings from the 2021 Census.
Disponible sur : < https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/75-006-x/2023001/article/00012-eng.htm >.