Par Dr. Cara-Julie Kather, chercheuse, rédactrice et consultante en prévention des violences à caractère sexuel
Pourquoi adapter la prévention?
Les personnes neurodivergentes sont particulièrement exposées aux violences à caractère sexuel et basées sur le genre (VACS-VBG). Une étude menée par l’UQAM4 montre que les jeunes neurodivergent·e·s sont 11 fois plus susceptibles d’en être victimes que leurs pairs neurotypiques. Une étude2 réalisée en France en 2022 a révélé que 9 filles ou femmes autistes sur 10 déclarent avoir subi des VACS-VBG au moins une fois dans leur vie, la première expérience survenant le plus souvent alors qu’elles sont mineures.
Cette vulnérabilité face aux VACS-VBG peut être amplifiée par plusieurs facteurs, tels que le genre, les origines sociodémographiques, ou d’autres formes de discrimination. La neurodivergence, en tant que facteur de vulnérabilité, comporte deux dimensions fondamentales :
D’une part, les personnes neurodivergentes ont généralement un rapport différent aux normes et aux codes sociaux, ce qui peut rendre plus difficile la perception des sous-entendus, des comportements sexualisés ou des situations à risque.
D’autre part, les jeunes neurodivergent·e·s en particulier peuvent facilement développer un rapport de méfiance envers leur propre intuition ou leur perception des choses. Le fait d’évoluer dans un monde qui perçoit, évalue et fonctionne différemment d’iels peut rendre particulièrement difficile le développement de la confiance en soi, pourtant essentielle pour reconnaître ses désirs et ses limites, exprimer un consentement libre et éclairé et développer des relations saines.
Qu’est-ce que la neurodivergence?
La « neurodivergence » est un terme générique qui désigne des fonctionnements neurologiques différents de la neurotypie, c’est-à-dire ce qui est considéré comme la « norme » neurologique7. Elle englobe, sans s’y limiter, l’autisme, le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et le trouble du stress post-traumatique (TSPT).
La neurodivergence comporte une dimension à la fois neurologique et sociale. Si chaque personne est unique sur le plan neurologique, les normes sociales et les connaissances scientifiques définissent un modèle de référence auquel certains fonctionnements correspondent davantage que d’autres. Les personnes neurodivergentes perçoivent, interprètent et traitent donc l’information de façon différente, ce qui peut influencer leurs apprentissages, leurs interactions sociales et leurs expériences relationnelles et affectives.
Des réalités à prendre en compte
La neurodivergence regroupe une grande diversité de profils et d’expériences, ce qui rend impossible de résumer le vécu de l’ensemble des jeunes neurodivergent·e·s. Les témoignages qui suivent illustrent certaines réalités susceptibles d’influencer le développement de la vie affective, de la sexualité et des relations interpersonnelles1.

Limites potentielles des stratégies de prévention actuelles
Les stratégies de prévention ne répondent pas toujours aux réalités et aux besoins des jeunes neurodivergent·e·s. Les exemples suivants mettent en lumière certaines limites qui peuvent réduire leur accessibilité, leur compréhension ou leur efficacité :
- présenter le consentement comme un choix uniquement binaire (« oui » ou « non »), sans reconnaître qu’il s’agit d’un processus continu pouvant évoluer au fil d’une interaction;
- aborder peu ou pas les codes sociaux implicites et les sous-entendus liés à la sexualité, ce qui peut rendre plus difficiles leur identification et leur compréhension;
- limiter le consentement aux seules expressions verbales, sans tenir compte des personnes qui peuvent devenir temporairement non verbales en situation de stress, de surcharge sensorielle ou lors d’interactions intimes;
- offrir peu d’outils pour développer la connaissance de soi, notamment pour reconnaître ses intuitions, ses désirs, ses besoins et ses limites;
- accorder une place limitée à l’éducation sur les réponses neurophysiologiques de survie, comme la sidération (« figer ») ou le comportement de complaisance (« flatter » ou fawn), alors que ces réactions peuvent être plus fréquentes chez certaines personnes neurodivergentes.
Des pistes pour une prévention plus inclusive
Les stratégies suivantes peuvent contribuer à rendre les actions de prévention plus inclusives et mieux adaptées aux réalités des jeunes neurodivergent·e·s en milieu éducatif :
- enseigner les différentes façons d’exprimer et de reconnaître le consentement, incluant les signaux non verbaux;
- expliciter les codes sociaux et les attentes implicites liées aux interactions interpersonnelles pour faciliter la compréhension mutuelle;
- proposer des outils favorisant l’introspection, la reconnaissance de ses propres limites et de ses besoins personnels;
- sensibiliser aux comportements d’autostimulation (stimming) afin d’éviter les interprétations erronées lors des interactions sociales;
- éduquer sur les réponses physiologiques de survie, comme la sidération, pour mieux les reconnaître chez soi et chez les autres;
- reconnaître la diversité des profils sensoriels et des perceptions du contact physique;
- encourager l’utilisation de méthodes de vérification régulière (ou check-in) au sein des relations afin de favoriser un consentement continu et le respect du confort de chacun·e;
- soutenir le développement de compétences communicationnelles claires concernant les attentes, les besoins et les limites;
- reconnaître que les limites personnelles peuvent être nuancées et évoluer selon les contextes afin de favoriser des environnements sécuritaires;
- valoriser la diversité des modes de communication afin de répondre aux besoins de chaque personne.
Des ressources complémentaires sur la neurodivergence et la prévention des violences sont disponibles auprès d’organismes spécialisés tels que le Conseil d’information et d’éducation sexuelles du Canada (SIECCAN), AIDE Canada et la Clinique Autisme et Asperger de Montréal.
Réflexions pour améliorer les pratiques
Les questions suivantes peuvent servir de point de départ pour évaluer le caractère inclusif des programmes de prévention actuels. Petit rappel, l’inclusivité est plus un processus qu’un but en soi :
•Les différentes façons d’exprimer et de reconnaître le consentement, y compris les formes non verbales, sont-elles abordées?
• Les codes sociaux et les attentes implicites sont-ils expliqués de manière claire et accessible?
• Les besoins des personnes qui peuvent devenir non verbales en situation de stress sensoriel ou émotionnel sont-ils pris en compte?
• Les stratégies de prévention sont-elles adaptées aux réalités et aux besoins des personnes neurodivergentes?
Repenser le consentement
L’adaptation des concepts de consentement aux réalités neurodivergentes contribue à créer des environnements plus sécuritaires et inclusifs pour tous·tes. Cela implique notamment de :
- reconnaître la diversité des modes de communication : prendre en compte les expressions verbales et non verbales du consentement;
- respecter les différents rythmes de traitement de l’information : accorder le temps nécessaire à chaque personne pour comprendre, réfléchir et exprimer son accord ou son refus;
- favoriser une communication claire et explicite : éviter de se fier uniquement à des indices sociaux implicites ou ambigus pour interpréter le consentement.
À retenir
Point clé nº 1 : la neurodivergence influence la manière de percevoir, d’interpréter et de vivre les interactions sociales. Les stratégies de prévention doivent en tenir compte pour être réellement inclusives.
Point clé nº 2 : une prévention efficace repose sur une communication claire, explicite et accessible. Elle ne peut pas s’appuyer uniquement sur des normes ou des codes sociaux implicites.
Point clé nº 3 : le consentement est un processus continu qui nécessite une communication claire et adaptée au rythme de chacun·e.
Point clé nº 4 : une prévention inclusive vise à renforcer le pouvoir d’agir des jeunes afin qu’ils et elles puissent reconnaître leurs besoins, identifier leurs limites et exprimer un consentement libre et éclairé.
Références
- Barnett, JP., et al. (2015). Qualitative Exploration of Sexual Experiences Among Adults on the Autism Spectrum: Implications for Sex Education Disponible sur : Qualitative Exploration of Sexual Experiences Among Adults on the Autism Spectrum: Implications for Sex Education
- Cazalis, F., et al. (2022). Evidence That Nine Autistic Women Out of Ten Have Been Victims of Sexual Violence. Frontiers in Behavioral Neuroscience. Disponible sur : Evidence That Nine Autistic Women Out of Ten Have Been Victims of Sexual Violence
- Layle, P. (2024); But Everyone Feels This Way: How an Autism Diagnosis Saved My Life.
- Sirois, C. (2024). Les difficultés associées à différents profils d’enfants québécois maltraités établis sur la base des incapacités qu’ils présentent du point de vue du personnel intervenant en protection de la jeunesse. Faculté d’éducation, Université de Sherbrooke. Disponible sur : Les difficultés associées à différents profils d’enfants québécois maltraités établis sur la base des incapacités qu’ils présentent du point de vue du personnel intervenant en protection de la jeunesse
- The Learning Network (2026). Neurodivergence and Gender-Based Violence: Supporting Neurodivergent Survivors in GBV Contexts. Disponible sur : Learning Network: Mobilizing knowledge to end gender-based violence
- Price, D. (2022). Unmasking Autism: Discovering the New Faces of Neurodiversity. Harmony Books.
- Silberman, S. (2015). NeuroTribes: The Legacy of Autism and the Future of Neurodiversity. Avery.